LA FORMATION DES JEUNES ORTHODOXES EN EUROPE OCCIDENTALE

The V. Revd. Archimandrite Prof. Dr. Job Getcha

(12 July 2007)

C’est une joie et un honneur d’avoir été convié par Sa Toute-Sainteté de m’adresser à vous aujourd’hui pour m’entretenir de la formation des jeunes orthodoxes en Europe occidentale. S’il ma été demandé de la faire, ce n’est pas à cause de mon grand âge, mais sans doute, au contraire, du fait que ceci est encore frais dans ma mémoire, puisqu’il y a encore peu longtemps, j’étais dans la même situation que vous. Que vous dirai-je, sinon que de vous faire part avant tout de ma propre expérience à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris, d’abord comme étudiant, puis comme professeur et doyen, et d’autre part à mon engagement, déjà en tant qu’étudiant, à la catéchèse des enfants, des adolescents et des jeunes adultes.

L’Institut Saint-Serge, fondé il y a déjà plus de quatre-vingts ans, est dans ce domaine un phare pour l’Europe occidentale. Dans ses Mémoires, le métropolite Euloge qui en fut le fondateur en 1924 se souvient des deux objectifs qui furent à l’origine de l’Institut Saint-Serge : d’une part, poursuivre les traditions des académies de théologie en Russie, de développer la pensée et la science théologiques orthodoxes, et d’autre part, préparer des cadres, prêtres et laïcs, avec une bonne formation. Demeurant fidèle à la mission qui lui a été confiée par ses fondateurs, l’Institut Saint-Serge poursuit dans ce contexte son œuvre d’enseignement et de recherches dans le domaine théologique. Dans le même esprit, il continue à former des clercs et des laïcs éclairés pour le service de l’Eglise, sachant répondre aux défis de notre époque. Ce sont ces clercs et laïcs qui, à partir de leur expérience vécue lors de leur formation à l’Institut Saint-Serge, se doivent par la suite veiller à l’éducation religieuse des jeunes orthodoxes.

J’insisterai aujourd’hui particulièrement sur trois points qui me paraissent non seulement caractéristiques pour l’Institut Saint-Serge mais aussi particulièrement important pour la formation des jeunes dans le monde d’aujourd’hui : la dimension liturgique de toute formation religieuse, l’importance de la science pour une formation religieuse et l’ouverture au dialogue œcuménique.

La dimension liturgique
On raconte qu’un jour un professeur de théologie se rendit au Mont Athos où il rencontra un Ancien. On le présenta comme un « théologien ». L’Ancien répliqua : « Un théologien ? Ah, une belle fleur… artificielle ! » Puis il ajouta : « Avec un parfum… artificiel ! ». Le professeur, qui était un homme humble, fit une métanie et garda le silence. Il avoua plus tard que cette parole de l’Ancien l’avait touché et avait changé toute sa manière d’enseigner.

En effet, si on se tourne vers l’Antiquité chrétienne, on verra qu’aucun Père de l’Eglise n’a suivi de cours dans une faculté de théologie, mais cela n’empêche qu’ils devinrent les plus éminents théologiens dans toute l’histoire de l’Eglise vers qui, chaque génération de l’Eglise se tourne en quête d’un modèle et d’une autorité.

Au quatrième siècle, Evagre le Pontique, qui fut ordonné diacre à Constantinople par saint Grégoire le Théologien avant de se retirer au désert des Cellules en Egypte, affirme : « Si tu es théologien, tu prieras en vérité, et si tu pries en vérité, tu es théologien » . Evagre montre par là une chose à la fois évidente mais très rarement mise en pratique : c’est à travers la prière, et avant tout à travers la liturgie qu’on arrive à la connaissance de Dieu qui est la véritable théologie. N’oublions jamais que notre foi et notre théologie sont basées sur la rencontre personnelle de Dieu et l’homme, ou plutôt, de la révélation d’un Dieu personnel à une personne humaine. En ce sens, la foi chrétienne n’est pas une religion du livre, car ce qui est premier, ce n’est pas un texte fondateur, mais cette rencontre personnelle de Dieu et l’homme dans la révélation.

C’est pourquoi la théologie, cette science de Dieu, ne saurait être simplement une connaissance intellectuelle, abstraite, théorique et ésotérique, mais est avant tout une expérience personnelle vécue : l’expérience de Dieu. Celle-ci ne peut être vécue que lorsque l’homme entre en contact avec Dieu à travers la prière et à travers la liturgie de l’Eglise. Pour illustrer ce fait, nous pouvons donner l’exemple de la conversion de la Russie kiévienne au dixième siècle. Le moine Nestor dans sa Chronique de temps passés raconte que le prince de Kiev Vladimir le Grand envoya une délégation dans divers pays pour savoir quelle religion choisir. Ses légats se rendirent dans plusieurs pays, écoutèrent les prédications de nombreux hommes savants, mais le chroniqueur nous dit que lorsque les légats entrèrent dans la Grande Eglise de Constantinople, dans Sainte-Sophie, pour une liturgie, ceux-ci ne savaient plus s’ils étaient au ciel ou sur la terre. C’est cette expérience de Dieu à travers la liturgie que les légats partagèrent avec le prince, et c’est cette expérience vécue de Dieu qui a convaincu le prince, bien plus que tout autre discours bien argumenter, d’accepter la foi chrétienne orthodoxe.

Le Père Cyprien Kern qui enseignait la liturgie à l’Institut Saint-Serge, et qui fut à ce titre le maître ainsi que le père spirituel du Père Alexandre Schmemann, aimait rappeler que l’éducation religieuse et théologique de l’antique Byzance ou de l’ancienne Russie était avant tout transmise par la liturgie. Dans un de ses livres, il écrit : « Il n’existait pas de séminaires, d’académies ou de facultés de théologie, mais les moines théophiles et les pieux chrétiens buvaient l’eau vivante de la connaissance de Dieu à partir des stichères, des canons, des cathismes, des prologues et des synaxaires. Le chœur et l’ambon de l’église remplaçaient alors la chaire professorale » . C’est pourquoi, l’éducation religieuse des jeunes orthodoxes aujourd’hui doit se faire non seulement dans des salles de cours, mais aussi et surtout à l’église, à travers la participation active aux offices liturgiques.

Malheureusement, ces offices, avec toute la richesse de leur hymnographie, s’avèrent souvent incompréhensibles pour l’homme moderne. Le Père Cyprien Kern soulignait déjà au début du siècle dernier que cette incompréhension est souvent liée à l’usage d’une langue liturgique ancienne, tel le slavon ou le grec ancien, maintenant inconnus de la majorité des fidèles, et à fortiori des jeunes . C’est pourquoi, aux yeux du Père Cyprien, la théologie  et l’éducation religieuse doit avant tout aider les fidèles à comprendre l’office, car celui-ci est didactique et pédagogique. Mais la difficulté provient également d’un manque de culture, ou plutôt, du fait que nous vivons dans une autre culture : « habitués au réalisme […], nous ne comprenons plus la beauté véritable des figures non-terrestres de nos icônes et des révélations divines provenant d’un autre monde ; éduqués dans la poésie contemporaine de la décadence, nous ne comprenons plus la poésie ecclésiastique ni la profondeur de son sens. Nous ne pouvons même plus comprendre le sens vital, réel, de nos offices divins. Nous ne comprenons plus le contenu interne très riche de notre théologie liturgique. L’office a cessé d’être pour nous une source de connaissance de Dieu. Revenus à l’église, nous ne comprenons pas ce qui y est chanté. Il faut donc l’expliquer, en faire un commentaire » .

C’est pourquoi la formation théologique dispensée à l’Institut Saint-Serge se veut être un enseignement interdisciplinaire où les différentes matières théologiques composent une symphonie au sein de laquelle la liturgie a une place tout indiquée : elle se trouve véritablement au cœur de la formation et ne saurait être reléguée à la périphérie ou banalisée à un enseignement purement pratique, pour toutes les raisons que j’ai évoquées au début de mon exposé. A cela il faut ajouter que l’enseignement théologique se déroule dans un cadre liturgique : celui d’une vie liturgique quotidienne. Les fondateurs de l’Institut Saint-Serge avait à l’esprit l’adage patristique selon lequel le théologien est celui qui prie vraiment et celui qui prie vraiment est théologie : il est d’ailleurs significatif que les salles de cours et de conférence de l’Institut Saint-Serge se trouvent sous l’église.

S’il en est ainsi à l’Institut Saint-Serge, c’est que la conscience de l’Eglise orthodoxe veut rester fidèle au fameux adage patristique : « lex orandi – lex credendi », la règle de louange est la règle de foi. La liturgie forme pour l’Eglise orthodoxe, avec l’Ecriture sainte, le droit canon, les définitions doctrinales des conciles et l’enseignement des Pères de l’Eglise, la Tradition de l’Eglise, et c’est précisément la fidélité à cette Tradition sacrée qui définit l’orthodoxie. Comme le remarque le métropolite Kallistos de Diokleia dans son livre intitulé L’Orthodoxie – L’Eglise des sept conciles, « Certaines doctrines, qui n’ont pas été définies officiellement, sont soutenues par l’Eglise avec une conviction intérieure si évidente et une unanimité si sereine que cela équivaut largement à une définition explicitement formulée. […] Cette Tradition intérieure ‘mystérieusement transmise’ est conservée surtout dans les célébrations de l’Eglise. Lex orandi lex credendi : notre foi s’exprime surtout dans notre prière » . Dès lors, il ne pourrait y avoir dans l’Eglise orthodoxe de formation théologique complète sans une véritable dimension liturgique.

La formation religieuse des jeunes orthodoxes doit donc non seulement leur permettre de comprendre ces offices liturgiques, mais les encourager à y participer activement afin d’y rencontrer le Dieu vivant. Combien de fois ai-je vu des jeunes bien plus transformés par un pèlerinage à un monastère ou une visite dans une église où ils participent à des offices liturgiques que par la participation à un cours théorique, une prédication ou une conférence. C’est pourquoi nous devons inclure dans la formation religieuse des pèlerinages à des lieux saints et des visites d’églises et de monastère, et favoriser la participation active des jeunes aux offices liturgiques que ce soit par le chant, le service à l’autel ou l’entretien de l’église. Ce n’est que de cette manière qu’ils feront connaissance avec un Dieu personnel et vivant qui est loin d’être un concept abstrait dont on se demande s’il existe.

L’importance de la science pour une formation religieuse
Un autre aspect important dans la formation religieuse est l’importance de la science. Contrairement à ce qu’a vécu le christianisme en Occident durant le Moyen-Âge, il ne saurait exister d’opposition entre la foi et la science. La foi n’est pas une hypothèse, une croyance, mais une certitude, cette certitude de l’invisible dont nous parle l’épître aux Hébreux au sujet de Moïse : « Par la foi, il quitta l’Égypte sans craindre la fureur du roi : comme s’il voyait l’Invisible, il tint ferme » (Hb 11,27). La foi est nécessairement une certitude du moment où elle s’enracine dans une expérience personnelle de Dieu comme nous venons de le voir.

Si nous interrogeons une fois de plus dans l’histoire de l’Eglise, nous verrons que des Pères de l’Eglise tels saint Basile le Grand, saint Grégoire le Théologien, ou encore saint Grégoire Palamas, étaient tous des hommes ayant reçu dans leur jeunesse la meilleure éducation profane de leur époque. Ils connaissaient la science de leur époque, ce qui leur a permis d’engager un dialogue riche et fécond avec la société de leur époque.

L’éducation des jeunes orthodoxes doit donc veiller à ce que ceux-ci ne vivent pas en marge de leur époque. Une question qui interpelle souvent les jeunes d’aujourd’hui est la contradiction apparente du récit biblique et la science contemporaine. Ceci est véritablement un problème, si l’on ne sait pas y répondre, qui amène certains jeunes soit à rejeter d’emblé la révélation chrétienne, soit de sombrer dans le fondamentalisme biblique. Un professeur de théologie biblique à l’Institut Saint-Serge me raconta tout le mal qu’il eut un jour à convaincre un jeune orthodoxe que le monde n’a pas été créé littéralement en sept jours, soit en 168 heures, mais que tous les renseignements que nous fournit le texte biblique ne fait que refléter la connaissance scientifique qu’avait l’homme à l’époque de sa rédaction. C’est pourquoi nous ne devons pas voir peur de prendre connaissance de la méthode historico-critique dans nos études de la Bible avec les jeunes orthodoxes, surtout à notre époque où fleurissent des livres, tels le Da Vinci Code, qui n’ont que pour but de relativiser ou d’ébranler la foi chrétienne.

C’est l’historien A. Kartachov qui avait introduit à l’Institut Saint-Serge la méthode historique au sein de la pensée théologique. Alors chargé de l’enseignement de l’Ancien Testament, il eut l’audace d’employer la méthode historico-critique et s’en expliqua dans un discours académique, assez audacieux pour son époque, intitulé « La critique biblique de l’Ancien Testament »  qui suscita bien des protestations parmi le clergé et les fidèles, dont la réaction négative du métropolite Euloge . Sans aucunement nier le sens typologique relevé par les Pères de l’Église, Kartachov s’intéressait à l’interprétation littérale de la Bible et soulignait la nécessité d’une herméneutique biblique orthodoxe. Dans la perspective du dogme chalcédonien qui définit le Christ comme vrai homme et vrai Dieu, « sans mélange, sans confusion, sans division, sans séparation », Kartachov estimait que le théologien peut se permettre de rechercher et d’étudier de manière critique les sources humaines des écrits divinement inspirés.

Indépendamment de cela, la théologie et l’éducation religieuse ne saurait rester en marge de la société et de la science d’aujourd’hui. L’Eglise n’est pas un musée d’archéologie tout comme la Bible n’est pas un livre de mythologie. L’Eglise, comme le dit si bien le métropolite Georges (Khodr) du Mont Liban, est au cœur de la société même si la société ignore son cœur. C’est pourquoi, si nous voulons entrer en dialogue avec la société, nous devons pouvoir parler une langue qui est compréhensible de la société. C’est pourquoi il est nécessaire autant pour la théologie que pour l’éducation religieuse d’user de méthodologie. La théologie, l’éducation religieuse, autant que l’histoire, la philosophie, la physique, la biologie ou tout autre science, se doit d’utiliser un langage précis et cohérent et de faire sienne toutes les méthodes contemporaine pour ses investigations. Ce n’est qu’avec une telle approche que notre message sera accepté, reçu et compris par nos pairs.

Ce que nous venons dire touche directement la question de la Tradition et de la modernité, une question très pertinente pour l’Eglise orthodoxe et sur laquelle les théologiens orthodoxes parisiens ont beaucoup réfléchi. La tradition est le critère par excellence qui définit l’orthodoxie. Un jour, dans une réunion à laquelle participaient des chrétiens de diverses confessions, on demanda à un évêque orthodoxe de déplacer sa chaise pour qu’un des participants puissent passer. L’évêque répliqua, en blague : « Non, nous les orthodoxes, nous ne bougeons pas de nos positions ! » Dans la théologie byzantine, « l’innovation » qui vient ébranler la tradition, est perçu en effet comme un synonyme de l’hérésie, de l’erreur.
Toutefois, on ne saurait identifier « tradition » et « traditionalisme ». Pour être orthodoxe, il ne suffit pas de répéter ce qui s’est fait dans le passé, puisqu’au cours de l’histoire, il y a eu des erreurs, des abus, des égarements qui ne sauraient aucunement être justifiés du fait de leur ancienneté. Le Père George Florovsky qui a enseigné la patrologie à l’Institut Saint-Serge avant d’émigrer vers les Etats-Unis, a critiqué dans son livre intitulé Les voies de la Théologie Russe la « pseudomorphose » que la théologie orthodoxe avait connu lors de son « exil babylonien » à partir du 16e siècle, époque à partir de laquelle les orthodoxes commencèrent à copier les manuels de théologie latine ou protestante . Ces éléments étrangers à la foi orthodoxe introduits au 16e ou au 17e siècle ne saurait être considérés traditionnels simplement parce qu’ils sont antérieur à notre temps !

La véritable tradition, comme l’a défini saint Vincent de Lérins, c’est la foi qui a été observée « par tous, partout et en tout temps ». Mais cela n’exclut pas que cette tradition ait pu prendre des formes différentes selon les temps, les lieux, et les peuples. Nous pouvons prendre comme exemple le chant ou l’architecture traditionnelle orthodoxe qui selon les peuples, les lieux et les temps prend un caractère particulier tout en s’inscrivant dans la Tradition de l’Eglise.

Le Père Georges Florovsky pourrait être qualifié de visionnaire, ayant su synthétiser la tradition patristique millénaire et les questions brûlantes de la modernité. Sa réflexion nous rappelle que c’est le consensus patrum qui apporte à toute époque une réponse créatrice aux défis de la modernité. Un exemple s’avère être aujourd’hui la crise environnementale. Beaucoup de nos contemporains ignorent qu’il existe dans la Tradition de l’Eglise un enseignement ascétique et théologique appelant l’homme à être un intendant responsable de la création et à veiller pour sa protection. Il s’agit d’un élément traditionnel qui peut contribuer à apporter une réponse à cette crise contemporaine.

Le Père Georges Florovsky s’accordait pleinement sur ce point de l’éternelle jeunesse de la tradition avec un autre théologien de l’émigration russe à Paris, Vladimir Lossky, qui définissait la tradition comme « la communication de l’Esprit saint qui ouvre aux membres de l’Eglise la perspective infinie du mystère dans chaque parole de la Vérité révélée » . La Tradition est séculaire, mais à tout moment, elle apporte un élément de réponse à des questions nouvelle. Le mot français « tradition » vient du latin « traditio », traduisant le terme grec  « paradosis », signifie transmission. Il désigne ce qui est transmis, de génération en génération, depuis les origines, jusqu’au présent, en prévision du futur. Ainsi, la tradition apparaît non pas comme une mémoire morte du passé, mais comme un souvenir constamment vivant et présent. Ainsi, il ne saurait y avoir d’opposition ni contradiction entre la tradition et la modernité.

Ceci nous exhorte donc dans notre méthode théologique et pédagogique d’être à la fine pointe de la technologie. L’Eglise, pour son enseignement, doit savoir mettre au service de sa mission toutes les technologies modernes. Par exemple, il s’avère aujourd’hui indispensable de mettre des ressources sur internet, qui est devenu l’environnement quotidien des jeunes, même si certains fondamentalistes obscures y voit un instrument du diable. Pour illustrer ce propos, je raconterai ce que m’a dit un jour un jeune évêque orthodoxe. Etant devenu auxiliaire d’un vieil évêque, il essaya de convaincre ce dernier d’installer internet à l’évêché. Le vieil évêque lui demanda à quoi cela pouvait-il servir. Le jeune évêque qui avait bien du mal à expliquer les avantages d’internet à l’Ancien qui n’avait jamais touché à un ordinateur de sa vie, lui dit, pour faire court : « Si vous voulez exister, vous devez avoir internet ! ».

On pourrait ajouter : « Si vous voulez toucher les jeunes, vous devez être sur internet ! ». Notre Institut Saint-Serge a un site internet. Depuis sa création, le nombre de visites ne cesse d’augmenter, de même que les courriers électroniques qu’il génère. Je dois dire également que dans mon ministère pastoral, je rencontre de plus en plus de personnes qui se présentent à moi qui ont trouvé mon église grâce à internet. Il s’agit d’un outil très utile non seulement pour l’éducation des jeunes mais aussi pour la mission de l’Eglise. Il s’agit également d’un moyen par lequel on peut amener les jeunes à mettre leur créativité au service de l’Eglise : n’avez-vous jamais pensé à créer un site internet qui pourrait servir comme source d’information, de dialogue et de débat non seulement avec d’autres jeunes orthodoxes, mais aussi avec des jeunes qui ne connaissent pas l’Eglise orthodoxe ?

L’ouverture au dialogue œcuménique
Ceci nous amène à parler d’une autre forme de mission qu’est le dialogue œcuménique. Les chrétiens orthodoxes vivant en Occident ne peuvent ignorer l’existence des chrétiens d’autres confessions et de dialoguer avec eux. Ceci est inévitable surtout dans des pays sécularisés où non seulement les orthodoxes, mais aussi, très souvent, les chrétiens en général sont minoritaires.

Il serait toutefois erroné de considérer que l’œcuménisme est une position de faiblesse pour l’Eglise orthodoxe, ou de penser qu’il s’agit nécessairement d’un compromis. Dialoguer n’implique pas nécessairement la concession ou le syncrétisme, même si une vigilance et un discernement s’imposent. Beaucoup de jeunes orthodoxes, qu’ils soient originaires de pays majoritairement orthodoxes ou « convertis », voient l’œcuménisme d’un mauvais œil. Il faut dire qu’on peut classer sous « œcuménisme » tout et n’importe quoi. Comme me le disait un jour un de mes professeurs, « l’œcuménisme est comme un verre de cristal : on peut y verser du bon vin aussi bien que du mauvais ».

Malgré son aspect tragique, l’émigration orthodoxe au début du 20e siècle fut un événement providentiel qui favorisa la rencontre entre l’Orient et l’Occident chrétien. Ce fut en effet l’occasion pour les chrétiens, divisés déjà depuis des siècles, pour se rencontrer et apprendre à mieux se connaître. C’est dans un soucis de faire connaître la foi orthodoxe, méconnue jusqu’alors et souvent défigurée, que l’Institut Saint-Serge participa activement au mouvement œcuménique. Le père Serge Boulgakov se rendit en Amérique à deux reprises pour y donner des conférences sur la théologie orthodoxe dans les milieux universitaires et religieux, et eut ainsi des contacts avec l’Église épiscopalienne. Le père Georges Florovsky donna de nombreuses conférences sur la doctrine orthodoxe dans les universités d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. C’est ainsi qu’il contribua à la fondation du Fellowship anglo-russe placé sous la protection de saint Serge et de saint Alban. L. Zander donna aussi plusieurs conférences dans le Royaume-Uni, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Suisse. Les professeurs de l’Institut furent appelés à participer aux commissions « Vie et œuvre » et « Foi et constitution » qui furent à l’origine du Conseil œcuménique des Églises. La grande estime pour les professeurs de Saint-Serge qui se répandit rapidement au sein du mouvement œcuménique fit que certains furent invités, à titre d’observateurs, de participer au travail du Concile Vatican II. Avec le recul historique, nous sommes aujourd’hui en mesure de faire une évaluation  critique de l’apport des théologiens orthodoxes de l’émigration à la théologie catholique contemporaine qui a énormément évolué au cours du 20e siècle en prenant conscience de la tradition patristique et en se démarquant de la scolastique et du thomisme.

Le Père Georges Florovsky que nous avons mentionné tout à l’heure consacra une grande partie de sa vie à l’œcuménisme, que ce soit lors des rencontres du Fellowship Saint-Serge-Saint-Alban ou au sein du Conseil Œcuménique de Eglises, où il fut membre du Comité Central. Mais cet engagement œcuménique n’était pas perçu par lui en dehors de la synthèse néo-patristique. Sa réflexion ecclésiologique l’a amené à parler de la mission dont était investie l’Eglise orthodoxe de témoigner de la Vérité . Pour lui, l’Eglise était l’Eglise orthodoxe en qui il reconnaissait celle des Pères de l’Eglise. C’est en ce sens que nous pouvons considérer le mouvement œcuménique comme une forme de mission pour l’Eglise orthodoxe aujourd’hui.

En France, depuis déjà plusieurs années, on fait une expérience intéressante. Chaque été dans la ville de Nîmes est organisé un rassemblement d’environ 30 jeunes chrétiens de confessions catholique, protestante et orthodoxe, pour vivre une semaine ensemble. Durant toute une semaine, ils reçoivent non seulement des enseignements de théologiens des diverses confessions chrétiennes sur leur Eglise respective, mais visitent également des églises ou monastères où ils participent aux offices propres à chaque Eglise. Mais ce qui est le plus remarquable, c’est les échanges informels qu’ils ont entre eux lors des moments de détente et culturels qui sont aussi au programme. Plus d’un d’entre ces jeunes m’a affirmé qu’en découvrant les autres il a découvert sa propre foi…

L’ouverture aux autres, le dialogue avec l’autre, qui est un aspect fondamental de la mission chrétienne qui sait reconnaître en tout homme l’image de Dieu, est un élément important de l’ethos orthodoxe qui doit être transmis dans l’éducation religieuse et théologique. Le dialogue ne doit pas simplement se limiter aujourd’hui aux autres confessions chrétiennes, mais doit également s’ouvrir aux autres religions et aux athées. Les hommes politiques d’aujourd’hui reconnaissent d’ailleurs que le dialogue inter-religieux est l’une de leur priorité. L’Eglise orthodoxe, qui a une si longue expérience de cohabitation pacifique avec le judaïsme et l’islam n’a ici rien à envier à personne.

Sur ce point, nous devons toujours nous rappeler que les premiers apôtres ont prêché aux juifs et aux païens, qu’un saint Justin le martyr dialogua avec un juif nommé Tryphon, qu’un saint Jean Damascène et qu’un empereur Manuel Palléologue dialoguèrent avec des musulmans. Les jeunes orthodoxes doivent être formés de telle sorte à pouvoir faire de mêle aujourd’hui, car nous sommes amenés de plus en plus à répondre à des questions même dans des circonstances inattendues.

L’autre jour, alors que j’étais dans le train, un jeune musulman m’ayant remarqué vint s’asseoir à côté de moi. Il me demanda qui j’étais. Je lui dis que j’étais un prêtre orthodoxe. Une discussion s’engagea. Il me demanda quelle était ma position face à l’islam. Je lui dis que nous avions beaucoup de respect pour l’islam tout comme nous en avons pour toutes les autres religions ; néanmoins, pour nous, les chrétiens, la plénitude de la Révélation est en Jésus-Christ. Il répliqua que notre position était celle des juifs par rapport à nous : que nous refusions d’accepter le progrès de la Révélation. Il tenta de m’expliquer que si j’acceptais de croire en Mohammed, cela ne remettait pas en cause ma foi en Jésus-Christ, puisque l’islam reconnaissait également Jésus-Christ comme prophète. A mon tour, je lui expliquai que c’était justement ici le point fondamental de divergence entre le christianisme et l’islam : pour nous, Jésus-Christ n’est pas un prophète, Il est le Fils de Dieu, le Dieu incarné pour notre salut. C’est sur ce point que notre discussion amicale prit fin. Voici un exemple de ce qui peut vous arriver un jour dans le train, le métro ou l’avion. Nous devons tous être capable de dialoguer, d’exposer notre foi, sans tomber dans la polémique ou dans le prosélytisme. Pour cela, la formation théologique ou religieuse doit prendre en considération le dialogue œcuménique et inter-religieux, surtout dans le monde d’aujourd’hui.

Il est temps de conclure cette brève réflexion sur la formation des jeunes orthodoxes en Europe occidentale. J’ai essayé de traité de cette question à partir de ma propre expérience et ne prétends aucunement avoir été exhaustif. Il m’a néanmoins semblé nécessaire de rappeler l’importance dans la formation religieuse que la foi soit avant tout perçue comme une rencontre personnelle du Dieu vivant à travers la prière et la liturgie. J’ai également voulu souligner que cette foi doit s’incarner dans la vie quotidienne, dans le contexte du monde d’aujourd’hui, afin de ne pas souffrir d’une schizophrénie entre le monde moderne et un âge d’or révolu, et encore moins, d’un autisme où l’on tente de fuir la complexité du monde d’aujourd’hui dans un univers utopique rempli de fumée d’encens et de chants exotiques. Enfin, il m’ait apparu important de mettre en valeur la nécessité du dialogue avec l’autre, qu’il soit un chrétien d’une autre confession, un athée, ou un adepte d’une autre religion. Ce n’est qu’à travers une telle formation qu’un jeune chrétien orthodoxe se reconnaîtra pleinement à la fois comme membre de l’Eglise et citoyen de la terre.

 


 


V.Rev.Archimandrite Prof. Dr. Job Getcha



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