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Ἀρχική σελίς
Ἀρχική σελίς

Message de Sa toute-Sainteté, le Patriarche œcuménique Bartholomaios, 
à l’Assemblée générale de la Conférence des Églises européennes 
(Novi Sad, Serbie, le 3 juin 2018)

Ἐπιστροφή
Ἐπιστροφή

Chers frères et sœurs en Christ,
Il y a, tout juste, cinq ans, la Conférence des Églises européennes avait tenu sa précédente Assemblée générale à Budapest, en Hongrie, en se posant la question de sa mission dans un contexte européen en plein bouleversement, touché par une double crise : à la fois économique et migratoire. Les effets de cette crise ont profondément impacté notre continent, l’invitant à se repenser comme un lieu d’accueil et d’ouverture. Cependant, la tentation du repli sur soi et les crispations identitaires ont mis en danger l’idéal européen de vivre ensemble. En outre, le fédéralisme européen est mis en péril par le réveil de nationalismes et de souverainismes qui favorisent l’isolation et fragilisent le tissu européen.
Ces difficultés sont autant d’opportunités pour les chrétiens d’Europe de repenser leur place, leur mission et leur vocation. L’Europe n’a jamais eu autant besoin des chrétiens qu’aujourd’hui. L’engagement constant des Églises et communautés chrétiennes en Europe témoigne d’une véritable croissance spirituelle dans la grâce de l’Esprit Saint. Le saint Apôtre Paul nous en offre un résumé : « Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi ; contre de telles choses, il n’y a pas de loi. Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit. » (Ga 5, 22-25).
Vivre par l’Esprit, c’est certainement ce dont nous devons faire l’expérience durant ces prochains jours. La vie spirituelle du chrétien n’est en rien coupée du monde. Au contraire, elle se construit et se développe au contact du monde. Même dans ses formes les plus radicales, le monachisme n’a jamais cessé d’être en relation avec le monde, en continuant inlassablement à prier pour ce dernier. Aussi faut-il prendre la mesure, non seulement du but de cette rencontre, mais bien de la responsabilité qui incombe à ses participants, à savoir : incarner réellement et de manière tangible les fruits de l’Esprit qui permettront de rétablir l’unité des chrétiens dans la communion de l’Église du Christ. Dans l’Encyclique du saint et grand Concile de l’Église orthodoxe (2016), nous pouvons lire : « L’Église ne vit pas pour soi. Elle s’offre pour l’humanité tout entière, l’élévation et le renouveau du monde dans des cieux nouveaux et une terre nouvelle (cf. Ap 1, 21). Dès lors, elle donne le témoignage évangélique et elle partage les dons que Dieu dispensa à l’humanité : son amour, la paix, la justice, la réconciliation, la force de la Résurrection et l’espérance de l’éternité. »
La présente Assemblée générale de la Conférence des Églises européennes nous invite à être des témoins du Christ. « Vous serez mes témoins » (Ac 1, 8). Ces paroles tirées des Actes des Apôtres ne sont pas qu’une injonction, ni même qu’une invitation. Il s’agit d’un commandement que nous livre le Christ alors qu’Il rejoint le Père céleste après sa résurrection. La condition de témoin du Christ est donc inséparable de l’œuvre de l’Esprit, le consolateur que le Logos fait descendre sur nous comme une grâce déifiant. Mais il ne s’agit pas seulement de recevoir, encore faut-il vivre cette grâce. Car, comme le saint Apôtre Jacques l’écrit : « la foi qui n’aurait pas d’œuvres est morte dans son isolement. » (Jc 2, 17)
Nos Églises sont aujourd’hui confrontées à de nombreux et grands défis et elles sont appelées à hiérarchiser leurs priorités. À notre avis, ce qui prime dans l’immédiat, ce qui exprime le véritable esprit de la Conférence des Églises européennes et doit continuer à animer son travail, c’est de traiter trois questions : a) la situation des chrétiens d’Orient ; b) les droits de l’homme et, c) la protection de l’environnement.
a) Le Patriarcat œcuménique participe aux destinées régionales des chrétiens d’Orient. Nous pensons qu’il est nécessaire de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour permettre aux chrétiens de rester dans ce berceau régional du christianisme. Nos frères et sœurs chrétiens constituent un maillon qui nous lie directement à l’histoire de l’économie du salut. Ils participent parallèlement à la destinée pluriconfessionnelle et multireligieuse de cet espace. Leur sort est aussi lié à la crise migratoire qui touche l’Europe. Il est nécessaire de repenser globalement cette question. Au saint et grand Concile tenu en Crète, l’Église orthodoxe a solennellement exprimé son angoisse et sa sollicitude pour les chrétiens du Moyen-Orient en situation précaire :
« L’Église orthodoxe est particulièrement préoccupée de la situation des chrétiens, ainsi que des autres minorités nationales et religieuses persécutées du Moyen-Orient. Elle lance tout particulièrement un appel aux gouvernements des pays de la région pour protéger les populations chrétiennes, les orthodoxes, les anciens orientaux et les autres chrétiens, ayant survécu dans le berceau du christianisme. Les populations chrétiennes et les autres populations indigènes possèdent le droit imprescriptible de demeurer dans leurs pays en tant que citoyens jouissant de l’égalité de droits.
Nous exhortons donc toutes les parties impliquées, indépendamment de leurs convictions religieuses, à travailler à la réconciliation et au respect des droits de l’homme, et à protéger avant tout le don divin de la vie. Il faut que cessent la guerre et l’effusion de sang, et que prévale la justice, pour faire revenir la paix et rendre possible le retour de ceux qui ont été bannis de leurs foyers ancestraux (…) » (Encyclique, § 18).
b) L’Europe est et elle doit rester attachée à la protection des droits de l’homme. Ces derniers appartiennent au noyau de la culture politique. Dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (10 décembre 1948), dont nous fêtons cette année le 70ème anniversaire, les droits de l’homme sont qualifiés comme l’ « idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations ». Malheureusement, le fait que l’Occident a trop mis l’accent sur les droits individuels a mené les cultures non-occidentales à assimiler les droits de l’homme à l’individualisme et à sous-estimer les valeurs sociales ; fait qui ignore leur contenu humanitaire plus profond lié aux valeurs indissociables de « liberté, égalité, fraternité ».
Les droits de l’homme sont profondément ancrés dans la tradition chrétienne de l’Europe. La fidélité de nos Églises à ces traditions est en soi une contribution à la culture des droits de l’homme et au renforcement de l’identité européenne. En ce qui concerne la contribution de l’Église orthodoxe et de sa théologie au devenir européen, nous considérons qu’elle consiste à mettre en relief le contenu social de la liberté, la « culture de la personne », la fraternité et la coexistence pacifique des peuples. Pour nous, l’Europe est un projet de solidarité, de liberté, de justice et de paix, après l’expérience horrible des deux guerres mondiales désastreuses, et non pas une association économique fonctionnant sur la base du principe de l’« autonomie de l’économie ».
La vision d’une Europe « maison commune » est celle portée par la Conférence des Églises Européennes. L’institution œcuménique souligne l’importance du rôle des religions comme étant l’âme de ce continent. La « Charte œcuménique », texte central pour la Conférence des Églises européennes, y insistait déjà en 2001 : « Sur la base de notre foi chrétienne, nous nous engageons pour une Europe humaine et sociale, dans laquelle s’imposent les droits de l’homme et les valeurs fondamentales de la paix, de la justice, de la liberté, de la tolérance, de la participation et de la solidarité. Nous insistons sur le respect de la vie, la valeur du mariage et de la famille, l’option préférentielle pour les pauvres, la disposition à pardonner et, en toutes choses, sur la miséricorde. »
c) La protection de l’environnement est un projet central intimement lié à la question de l’interpénétration de notre identité chrétienne et européenne. La crise écologique actuelle reflète la crise spirituelle et morale de l’être humain, les contradictions et les impasses de sa culture. Dans ce sens, le problème écologique constitue un défi spirituel, comme le rappelait le saint et grand Concile de l’Église orthodoxe : « Pour résoudre le problème écologique sur la base des principes de la tradition chrétienne, il faut non seulement faire pénitence pour le péché d’exploiter à outrance les ressources naturelles de la planète, c’est-à-dire changer radicalement de mentalité, mais aussi pratiquer l’ascèse comme antidote au consumérisme, au culte des besoins et au sentiment de possession. » (Encyclique, § 14). La protection de l’environnement est une conséquence et une manifestation de notre foi chrétienne, conformément à laquelle l’être humain est « économe, gardien et prêtre » de la création de Dieu.
Le Patriarcat œcuménique lutte aujourd’hui pour attirer l’attention sur les retombées sociales de la crise environnementale. Un environnement détruit signifie toujours des problèmes sociaux majeurs et une mauvaise qualité de vie. C’est pourquoi, nous considérons que les problèmes environnementaux et sociaux doivent être abordés de façon indissociable. La protection de l’environnement et la lutte pour la justice sociale sont inséparables. C’était aussi l’esprit du Message commun que le Pape François et nous avions diffusé à l’occasion de la Journée mondiale de prières pour la création, le 1er septembre 2017. Nous rejetons la prise de position cynique, prétendant qu’il n’y a pas d’alternative à la route en sens unique de la globalisation. La solution réside dans l’économie écologique et dans les principes de justice sociale et de solidarité. Ce mode de développement est le chemin que l’Europe se doit d’emprunter et non pas le « fondamentalisme du marché », l’exploitation avide de la nature, la hausse des indicateurs économiques aux dépens de la cohésion sociale et des droits sociaux. L’avenir de l’Europe est la culture de solidarité.
Chers frères et sœurs en Christ,
Notre identité européenne est donnée et en formation. Elle est enracinée dans une longue tradition de luttes pour la liberté et la justice. Sans une référence à cette tradition, il ne saurait être aujourd’hui question d’Europe et de culture européenne. Le noyau de l’identité européenne est le respect à la dignité humaine, tel qu’il s’exprime dans la tradition de l’amour chrétien inconditionnel et des droits humanitaires. Dans ce sens, nous rejetons le terme « Europe post-chrétienne », de même que la construction idéologique post-moderne prônant « la fin des droits de l’homme ». On ne saurait dissocier l’avenir de l’Europe sécularisée de son « passé chrétien ». De même, on ne saurait imaginer l’Europe de l’avenir sans les valeurs humanitaires universelles de liberté, de justice et de solidarité, telles qu’elles sont exprimées dans la lutte pour les droits de l’homme. Dans cette Europe de l’avenir, les Églises chrétiennes demeureront l’espace vital pour vivre cette liberté dont il a été dit pertinemment « qu’elle transcende toutes les autres libertés, autant que le ciel transcende la terre » ; c’est-à-dire la liberté en tant qu’amour, en tant que renoncement sacrificiel à notre droit individuel au nom de l’amour envers le prochain « pour lequel Christ est mort » (Rm 14, 15).
Malheureusement, nos divisions confessionnelles affaiblissent considérablement la force de notre témoignage, de notre engagement et notre influence. Voilà pourquoi une institution comme la Conférence des Églises européennes a pour devoir de répondre à un double défi : rechercher l’unité des chrétiens, d’une part, témoigner de l’Évangile, d’autre part.
Dans cet esprit, du Patriarcat œcuménique, nous vous adressons un message de paix et d’unité, et prions instamment notre Seigneur pour que l’Esprit-Saint inspire cette indispensable rencontre. Que la grâce de l’unité rayonne en chacun d’entre vous, et qu’elle soit porteuse de l’espérance qui soutient la vie de l’Église, pour que vous soyez de dignes témoins de l’œuvre salvifique du Christ en Europe et « jusqu’aux extrémités de la terre »          (Ac 1, 8).
Phanar, le 3 juin 2018
† Bartholomaios, patriarche œcuménique 
fervent intercesseur auprès de Dieu